« Le passé méconnu : entre deux mondes » — quand André Mama Fouda referme le cercle de la mémoire
André Mama Fouda signe "Le passé méconnu, entre deux mondes", récit des origines ewondo de Yaoundé. Analyse des enjeux culturels de ce premier ouvrage.
LITTÉRATURE


Il aura fallu attendre la fin d'une longue carrière au sommet de l'État pour qu'André Mama Fouda, ancien ministre de la Santé publique du Cameroun (2007-2019), ingénieur de formation, endosse un habit inattendu : celui d'écrivain. Avec Le passé méconnu : entre deux mondes, publié aux éditions Afredit et dédicacé à Yaoundé, l'homme livre son tout premier ouvrage — un texte qui n'est ni un mémoire politique ni une autobiographie classique, mais un exercice de restitution généalogique et historique ancré dans le Yaoundé d'autrefois.
Un devoir de mémoire plus qu'un livre de souvenirs
Selon l'auteur lui-même, l'ouvrage relève avant tout d'un « devoir de mémoire ». Né et grandi dans le quartier d'Obobogo, André Mama Fouda a hérité, par la voie de la transmission orale, d'un ensemble d'enseignements légués par ses parents et grands-parents. C'est cette matière — collectée dans le cadre familial, loin des archives officielles — qu'il choisit de mettre en forme et de partager avec le grand public.
Le choix narratif est révélateur des intentions de l'auteur. Plutôt que de raconter à la première personne, comme le voudrait la tradition autobiographique, André Mama Fouda opte pour un récit à la troisième personne, au présent de l'indicatif, retraçant la destinée de ses ancêtres issus des lignées Mvog Ada et Edzoa, au sein du peuple Ewondo. Ce parti pris déplace le livre du terrain de l'ego-histoire vers celui, plus large, d'une chronique familiale et communautaire — une histoire qui, tout en étant personnelle, se veut représentative d'un pan méconnu de la mémoire collective yaoundéenne.
Un premier ouvrage salué par le monde éditorial
La dédicace s'est tenue récemment à Yaoundé, en présence de la communauté littéraire nationale. Arthur Pango, directeur central des éditions Afredit, a justifié l'engagement de sa maison dans cette « toute nouvelle vie littéraire » de l'ancien ministre en soulignant la portée du texte, à travers son histoire personnelle, l'auteur permettrait au lecteur de redécouvrir le Yaoundé d'une autre époque, et susciterait chez lui l'envie d'aller chercher qui il est vraiment.
Cette réception critique, encore modeste puisque l'ouvrage vient tout juste de paraître, place d'emblée le livre dans une catégorie particulière, celle des textes qui se lisent moins comme un récit individuel que comme une porte d'entrée vers une histoire urbaine et ethnique plus vaste, celle des lignages ewondo qui ont façonné la capitale camerounaise avant et pendant la colonisation.
Les enjeux d'une telle écriture dans le Cameroun d'aujourd'hui
La publication de cet ouvrage intervient dans un contexte culturel camerounais où plusieurs tensions se font sentir, et qu'il éclaire directement.
La course contre l'oubli. Une grande partie du savoir généalogique et historique des familles camerounaises repose encore sur la transmission orale, portée par une génération de dépositaires — parents, grands-parents, chefs de lignage — de plus en plus âgée. Chaque disparition d'un aîné emporte avec elle des pans entiers de mémoire non consignés. En choisissant de coucher par écrit ce qu'il a reçu oralement, André Mama Fouda pose un geste de sauvegarde patrimoniale qui dépasse le cadre de sa seule famille.
La question de la légitimité à écrire l'histoire. Que ce soit un haut commis de l'État, plutôt qu'un historien ou un ethnologue de métier, qui se saisisse de ce matériau, interroge la manière dont s'écrit l'histoire locale au Cameroun, souvent en dehors des circuits académiques, portée par des individus dont l'autorité tient à leur position sociale et à leur proximité avec les faits familiaux relatés, plus qu'à une méthodologie scientifique. Cela n'enlève rien à la valeur du témoignage, mais invite à le lire comme une source parmi d'autres, à croiser avec d'autres travaux sur l'histoire des lignages de Yaoundé.
L'identité en contexte d'urbanisation et de mondialisation. Le titre lui-même — entre deux mondes — condense une préoccupation partagée par beaucoup de Camerounais et d'Africains urbains : la tension entre un passé lignager, rural ou traditionnel, et un présent façonné par la ville, l'école occidentale, l'administration moderne et une culture globalisée. Publier un tel récit, c'est affirmer que ces deux mondes ne s'excluent pas, mais peuvent se raconter ensemble.
Le rôle de l'édition locale. Le choix d'Afredit, maison d'édition camerounaise, pour porter ce texte, s'inscrit également dans les efforts de structuration d'une chaîne du livre nationale, à un moment où de nombreux auteurs camerounais continuent de publier à l'étranger faute de circuits locaux suffisamment développés.
Ce que le livre peut apporter à un lectorat camerounais et africain
Pour le lecteur camerounais, l'ouvrage offre une incursion dans l'histoire intime de Yaoundé et de ses quartiers fondateurs, à travers le prisme d'une famille et de ses lignages. Pour un lectorat africain plus large, il rejoint un mouvement plus vaste de réappropriation des mémoires familiales et lignagères, à l'heure où de nombreux pays du continent voient fleurir des récits similaires, portés par des figures publiques soucieuses de transmettre avant qu'il ne soit trop tard.
En définitive, Le passé méconnu : entre deux mondes se présente moins comme le coup d'essai littéraire d'un ancien ministre que comme un acte de transmission — un pont tendu entre les Mvog Ada et Edzoa d'hier et les lecteurs d'aujourd'hui, à qui il revient désormais de perpétuer, ou de compléter, cette mémoire.
