Droits voisins au Cameroun : le lancement de la restauration de la SCDV, un signal fort pour les artistes-interprètes

Le Minac a lancé la restauration de la SCDV, l'organisme des droits voisins au Cameroun. Décryptage des enjeux pour les artistes-interprètes et la filière musicale.

MUSIQUE

Guy Etom

8/25/20264 min read

Le Ministre des Arts et de la Culture Bidoung Mpkwatt lors de la cérémonie de restauration de la SCD
Le Ministre des Arts et de la Culture Bidoung Mpkwatt lors de la cérémonie de restauration de la SCD

Le ministre des Arts et de la Culture, le Pr Pierre Bidoung Mkpatt, a présidé le 20 août dernier à Yaoundé la cérémonie de lancement des opérations de restauration de la Société Civile Camerounaise des Droits Voisins (SCDV), en présence des hauts responsables du Minac et de la Commission de contrôle des organismes de gestion collective (CCOGC). Un acte administratif qui, au-delà du protocole, rouvre un dossier vieux de plusieurs années : celui de la capacité de l'État camerounais à garantir aux artistes-interprètes et aux producteurs de phonogrammes une juste rémunération de leur travail.

La SCDV, un maillon essentiel mais fragile de la chaîne des droits

Créée en 2020 dans la foulée de la réforme des textes régissant le droit d'auteur et les droits voisins au Cameroun, la Société Civile Camerounaise des Droits Voisins est venue compléter un paysage jusque-là composé de quatre organismes de gestion collective : la Cameroon Music Corporation (CMC), la Société civile des droits de la littérature et des arts dramatiques (Sociladra), la Société civile des arts audiovisuels et photographiques (Scaap) et la Société camerounaise de droit d'auteur, des arts plastiques et graphiques (Socadap). Sa mission propre : gérer les droits dits « voisins », c'est-à-dire ceux des artistes-interprètes et des producteurs de phonogrammes et vidéogrammes, distincts du droit d'auteur proprement dit — celui des compositeurs et auteurs, aujourd'hui géré par la Société Nationale Camerounaise de l'Art Musical (Sonacam).

Placée sous la présidence du bassiste et producteur Aladji Touré, figure tutélaire du makossa et de la musique camerounaise depuis les années 1970, la SCDV a longtemps été présentée comme l'un des organismes les mieux structurés du secteur, notamment grâce à ses outils numériques de suivi des ayants droit. Mais son fonctionnement a été régulièrement entravé par des blocages juridiques et administratifs : absence prolongée de textes d'application sur la copie privée, lenteurs dans l'attribution des portefeuilles de redevances (discothèques, chaînes de télévision, opérateurs de téléphonie mobile), et tensions récurrentes avec d'autres organismes de gestion collective autour de la répartition de ces portefeuilles.

À cela s'ajoute une histoire plus large, celle d'un secteur de la gestion collective camerounaise marqué depuis les années 1980 par une succession de structures dissoutes pour mauvaise gestion ou paralysées par des querelles de leadership, avant d'être remplacées. C'est dans ce contexte que le chef de l'État avait prescrit, ces dernières années, un assainissement complet de la gestion collective du droit d'auteur et des droits voisins, une mission confiée à la CCOGC.

Les enjeux d'une restauration très attendue

Remettre les artistes-interprètes au centre du dispositif

Le premier enjeu, le plus concret, touche directement le quotidien des artistes. Sans une SCDV pleinement opérationnelle, ce sont les musiciens interprètes, choristes, instrumentistes et producteurs de phonogrammes qui restent privés d'une partie de leurs revenus légitimes — ceux issus de la diffusion de leurs œuvres en discothèque, à la radio, à la télévision ou via les plateformes numériques. Dans un pays où la grande majorité des artistes vivent de cachets ponctuels et n'ont pas de filet de protection sociale, la relance de cet organisme conditionne l'accès à une rémunération récurrente pour un travail déjà accompli.

Restaurer la confiance dans la gestion collective

Au-delà de la seule SCDV, cette cérémonie s'inscrit dans un climat de méfiance persistante des artistes camerounais envers les organismes de gestion collective, régulièrement accusés d'opacité dans la répartition des sommes collectées. Chaque relance d'une structure de ce type est donc scrutée comme un test de crédibilité pour l'ensemble du système, à un moment où le Minac cherche à démontrer que l'assainissement voulu par les pouvoirs publics produit des résultats tangibles, et non de simples annonces.

Un enjeu économique à l'échelle du secteur créatif

La musique camerounaise — makossa, bikutsi, afrobeats, drill — connaît un rayonnement international croissant, porté par des artistes dont l'audience dépasse largement les frontières nationales, à l'heure du streaming et des plateformes numériques. Ce potentiel de revenus, estimé par plusieurs acteurs du secteur à plusieurs dizaines de milliards de francs CFA par an à l'échelle de la gestion collective musicale, reste largement sous-exploité faute d'organismes pleinement fonctionnels. Une SCDV restaurée est donc aussi un enjeu de captation de valeur pour l'économie créative camerounaise elle-même, à l'heure où d'autres pays de la sous-région structurent plus efficacement leurs propres circuits de rémunération.

Un enjeu de souveraineté culturelle

Enfin, dans un contexte continental où plusieurs pays africains cherchent à renforcer leurs industries culturelles et créatives comme leviers de développement, la capacité du Cameroun à faire fonctionner durablement ses organismes de gestion collective des droits voisins interroge plus largement sa politique culturelle. Se doter d'une gestion collective fiable, c'est aussi affirmer une forme de souveraineté sur la valorisation de son patrimoine musical et audiovisuel, plutôt que de laisser cette valeur s'échapper vers des circuits informels ou étrangers.

Ce qu'il faudra observer dans les prochaines semaines

Le lancement des opérations de restauration n'est qu'une première étape. Les acteurs du secteur, et en premier lieu les membres de la SCDV, attendront désormais des actes concrets : la publication d'un calendrier de répartition des droits collectés, la clarification des textes d'application encore en suspens, et une communication régulière sur l'avancée du processus. C'est à cette aune, plus qu'à celle du seul protocole cérémoniel, que l'on pourra mesurer si cette relance marque une rupture durable avec les blocages des années précédentes.