Restitution du patrimoine spolié : Cotonou muscle son dispositif scientifique et diplomatique

Par un décret pris au plus haut sommet de l’État, le gouvernement béninois officialise la création d’un Comité scientifique national. Sa mission : identifier, documenter et sécuriser le retour des trésors culturels encore retenus hors des frontières. Analyse d’un tournant stratégique dans la diplomatie culturelle africaine.

ART PLASTIQUE

Francky Onana

8/16/20263 min read

Une impulsion institutionnelle pour la mémoire nationale

Le Bénin poursuit sa quête de réappropriation patrimoniale avec une rigueur méthodique. Dans la lignée des démarches pionnières initiées par le président Patrice Talon pour le rapatriement des trésors royaux d’Abomey en 2021, Cotonou vient de franchir un nouveau palier institutionnel. La création d’un Comité scientifique national dédié à la restitution des biens culturels conservés à l’étranger s’inscrit dans une politique globale de réhabilitation de l'histoire et de valorisation de l'identité nationale.

Alors que les premières vagues de restitutions reposaient largement sur des négociations bilatérales au cas par cas, l'exécutif béninois fait désormais le choix d’une structuration pérenne et scientifique. L'objectif affiché est clair : bâtir des dossiers inattaquables sur le plan juridique, historique et technique pour convaincre les institutions privées et publiques occidentales de restituer les objets d'art, objets cultuels et insignes du pouvoir royal emportés durant la période coloniale.

Un commando d’experts à la pointe de l'ingénierie patrimoniale

Pour mener à bien cette mission délicate, les autorités ont constitué une équipe restreinte mais hautement spécialisée de six personnalités reconnues du paysage culturel et institutionnel. L’attelage a été pensé pour faire le lien entre la présidence, la diplomatie et le milieu de la recherche scientifique.

À la tête de ce groupe d'experts figure Alain Godonou, personnalité incontournable de la gestion patrimoniale et représentant direct de la Présidence de la République. Son expérience de terrain et sa connaissance intime des circuits internationaux des musées constituent un atout stratégique majeur.

Le secrétariat et le rapport de ce comité sont confiés à deux hauts cadres de l'administration :

  • Djimmy Djiffa Edah, directeur du patrimoine culturel, garant de la cohérence avec les politiques nationales de conservation.

  • Franck Armel Afoukou, représentant le ministère des Affaires étrangères, pour fluidifier les aspects diplomatiques et bilatéraux.

Le collège est complété par trois spécialistes de premier plan : Paul Akogni, Didier Houénoudé et Marie-Cécile Zinsou. Cette dernière, fondatrice de la Fondation Zinsou, apporte un regard affûté sur la médiation culturelle, l'art contemporain et la portée pédagogique du retour des œuvres auprès des jeunes générations.

La méthode : traçabilité, documentation et plaidoyer

L’enjeu pour cette instance d'experts ne réside pas seulement dans une revendication politique, mais dans une véritable enquête scientifique. En effet, des milliers d’objets d’origine béninoise sont aujourd'hui dispersés dans des collections muséales publiques ou des réserves privées à travers le monde, notamment en Europe et en Amérique du Nord.

Le cahier des charges du comité s'articule autour de trois piliers fondamentaux :

  1. L’inventaire et le cartographiage : Recenser avec précision les pièces détenues hors du pays, établir leur origine géographique et historique exacte, et déterminer la légalité ou l'illégalité de leur sortie du territoire.

  2. La documentation historique et technique : Établir la provenance, les usages rituels ou symboliques d'origine, ainsi que l’état de conservation physique de chaque objet.

  3. L’instruction des requêtes administratives : Préparer les arguments techniques transmis aux interlocuteurs étrangers afin de soutenir la diplomatie béninoise lors des négociations officielles.

Une synergie interministérielle inédite

Signe de la transversalité du sujet, la mise en place du comité implique une étroite collaboration entre trois ministères clés. Le décret portant nomination des membres a été contresigné par Romuald Wadagni (Ministre de l'Économie et des Finances), Olushegun Adjadi Bakari (Ministre des Affaires étrangères) ainsi que la direction intérimaire du ministère de la Culture.

Cette triple signature reflète la complexité des enjeux liés au retour du patrimoine :

  • L’aspect financier et juridique : Gérer les coûts de transport, d'assurance, de conservation préventive et d'aménagement d'infrastructures d'accueil adaptées.

  • L’aspect diplomatique : Maintenir un dialogue constant avec les États détenteurs et faire évoluer les cadres législatifs étrangers souvent rigides (notamment les principes d'inaliénabilité des collections publiques dans certains pays occidentaux).

  • L’aspect culturel et touristique : Intégrer les pièces restaurées dans l'écosystème muséal béninois en pleine mutation, porté par des projets ambitieux comme le Musée des Rois et des Amazones du Danhomè (MURAD) à Abomey ou le Musée international du Vodun à Porto-Novo.

Un modèle d'émancipation culturelle pour le continent

L'initiative béninoise est observée de près par l'ensemble du continent africain. En adoptant une approche rigoureuse et scientifique, le Bénin démontre que la question des restitutions ne relève pas de la simple émotion historique, mais d’une démarche structurée d'ingénierie culturelle.

En professionnalisant ainsi le processus de réclamation, Cotonou fixe un standard d'exigence pour les autres nations africaines engagées dans la reconquête de leur patrimoine spolié. Plus qu'un simple retour d'objets inanimés, la démarche ambitionne de restituer aux populations locales leur mémoire, leur identité et un pan fondamental de leur histoire collective.