Francis Beidi : « Nous voulons donc redonner au conte une place prépondérente dans la société camerounaise contemporaine »
Entretien avec Francis Beidi, directeur artistique du FACOY : vision du festival, transmission du patrimoine oral, éducation par le conte et ambitions pour l'Afrique.
THÉATRE


Pour la première édition du Festival Annuel du Conte de Yaoundé (FACOY), son directeur artistique Francis Beidi revient sur les fondations d'un projet culturel ambitieux. Entre transmission intergénérationnelle, dialogue avec les cultures numériques et vocation éducative de la parole africaine, il détaille comment le conte peut redevenir, à Yaoundé, un véritable outil de réflexion sur la société camerounaise contemporaine — sans jamais se réduire à une leçon de morale. Entretien avec Guy Etom.
Quelle est la vision qui sous-tend la création du Festival Annuel du Conte de Yaoundé ? Au-delà du spectacle et du divertissement, quel rôle souhaitez-vous faire jouer au conte dans la société camerounaise contemporaine ?
La création du Festival Annuel du Conte de Yaoundé part d’une conviction légitime profonde, celle qui voudrait que le conte ne soit pas seulement un héritage du passé. Ce genre littéraire peut et agit encore sur le présent. Depuis la nuit des temps, nos sociétés se sont servi du conte pour transmettre des connaissances, des valeurs, la mémoire collective entre autre, sans osculter son usage à interroger les comportements humains et les rapports au sein de la communauté.
Vous parlez de spectacle et de divertissement. Le spectacle c´est ce qu´on voit, une représentation. Il est en soi une forme de divertissement. Et le divertissement en lui-même, c´est ce qui nous détent du travail quotidien, très important pour garder un bon équilibre de vie dans la détente, le plaisir et surtout la socialisation…
Nous voulons donc redonner au conte une place prépondérente dans la société camerounaise contemporaine. Le festival ne doit pas être uniquement un espace où l’on vient écouter de belles histoires. Nous voulons en faire un lieu de transmission, de dialogue entre les générations, d’éducation et de réflexion sur notre société.
Le conte a cet avantage qu´il permet de parler de sujets parfois complexes avec des images, des personnages fantastiques, de l’humour et des symboles accessibles à tous, sans invectives comme dans ces débats télévisés. Il peut réunir à la fois l’enfant, le jeune et l’adulte sans distinction de sexe, autour d’une même histoire, tout en permettant à chacun d’en tirer une lecture différente optimale.
En définitive, notre vision est de faire vivre le conte dans la dynamique de nos cultures en tenant compte de la cytoyeneté nouvelle et des grande agglomérations de population, plutôt que de simplement le conserver.
Le programme fait une large place à la parole, à la sagesse et aux traditions africaines. Dans un contexte où les jeunes générations sont de plus en plus exposées aux cultures numériques et aux contenus étrangers, comment ce festival entend-il contribuer à la transmission de notre patrimoine immatériel ?
Nous ne pensons pas qu’il faille opposer la tradition au numérique ou les cultures camerounaises aux cultures venues d’ailleurs. Le véritable enjeu est de faire en sorte que les jeunes puissent évoluer dans un monde ouvert tout en sachant d’où ils viennent.
Pour cela, notre patrimoine doit être accessible, vivant et capable d'emprunter les langages de son époque. Si nous voulons qu’un jeune s’intéresse au conte aujourd’hui, nous ne pouvons pas uniquement lui demander de reproduire les pratiques des générations précédentes. Nous devons aussi lui permettre de rencontrer le conte à travers le spectacle, la musique, la danse, l’image et, lorsque cela est pertinent, les outils numériques.
Le festival crée surtout une expérience directe de la transmission. Un enfant ou un jeune qui rencontre un conteur, entend une histoire issue de son environnement culturel, découvre des proverbes, des rythmes, des personnages et des imaginaires africains ne reçoit pas simplement une information : il entre en contact avec une mémoire collective.
Notre objectif est également de donner envie aux jeunes de devenir eux-mêmes des passeurs. Qu´ils puisse raconter à leur tour, interroger leurs parents et leurs grands-parents, enregistrer des récits, écrire, créer et adapter ces histoires aux formes artistiques contemporaines. C’est ainsi qu’un patrimoine immatériel reste vivant, il nous semble.
Les spectacles abordent des thématiques comme l’obéissance, la gratitude, le vivre-ensemble, mais aussi les maux de la société, l’orgueil, l’égoïsme ou encore la solidarité. Est-ce que le conte peut encore être considéré comme un véritable outil d’éducation, de sensibilisation et même de transformation sociale ?
Je vous repondrais par un grand OUI, à condition de ne pas réduire le conte à une leçon ordinaire de morale. La force du conte vient précisément du fait qu’il montre avant de condamner ou d’ordonner. Donc, comme outil d´éducation, il en est un véritable.
Tenez : lorsqu’un personnage est victime de son orgueil, de son égoïsme ou de sa cupidité, le public observe les conséquences de ses choix. Lorsqu’un autre personnage réussit grâce à la solidarité, à l’intelligence ou à la gratitude, le récit donne à voir une autre manière d’agir. L’auditeur est ainsi conduit à réfléchir et à construire lui-même son jugement. C’est ce mécanisme qui donne au conte sa portée hautement éducative. Il permet d’aborder le vivre-en commun, la responsabilité, la solidarité, les conflits familiaux, le respect de l’autre ou les dérives sociales sans toute fois transformer le spectacle en discours moralisateur.
Mais il faut rester précis sur la notion de « transformation sociale ». Un conte, à lui seul, ne transforme pas une société. Il peut en revanche modifier un regard, provoquer une discussion, transmettre une norme, questionner un comportement ou donner à un enfant des références qu’il conservera pour son bien être dans la société. Répété dans les familles, les écoles et les espaces culturels, ce travail contribue à la construction des représentations collectives.
Pourquoi était-il important d’organiser ce festival à Yaoundé et de réunir plusieurs artistes autour du conte, de la danse, de la musique et de la parole ? Existe-t-il, selon vous, un besoin de créer davantage d’espaces dédiés aux arts de la parole et aux expressions culturelles traditionnelles dans la capitale ?
Yaoundé rassemble des populations venues de différentes régions du Cameroun et d'en dehors. Cette diversité en fait un espace particulièrement intéressant pour un festival consacré aux traditions orales. Organiser le festival dans la capitale permet de faire se rencontrer des récits, des langues, des rythmes, des sensibilités et des pratiques artistiques issus de différents horizons. Nous avons choisi de ne pas isoler le conte des autres formes d’expression, nous évitant tout sacrilège ! Dans nos traditions africaines, la parole entretient depuis longtemps des liens direct avec le chant, le rythme, le geste, la danse et la participation de l´assistance. Associer conteurs, musiciens, danseurs et autres artistes permet donc de retrouver cette dimension globale du spectacle tout en proposant des créations contemporaines originales.
En ce qui conserne le besoin de créer davantage d´espaces dédiés aux arts de la parole et aux expressions culturelles traditionnelles dans la capitale, il est réél. Les arts de la parole ont besoin de scènes, de programmation, de formation, de rencontres professionnelles et surtout d’un public régulier. Un événement annuel peut créer un rendez-vous, mais il ne suffit pas. L’ambition doit être de favoriser progressivement un véritable écosystème autour du conte et des arts de l’oralité, avec des activités dans les établissements scolaires, les quartiers, les centres culturels et d’autres espaces de transmission. À cet effet d´ailleurs, le Centre Zingui au quartier Ekoumdoun à Yaoundé propose un programme mensuel dénomé « le mois du conteur) qui démontre bien son efficacité. Nous pensons vivement que ce type d´initiative doit se démultiplier à travers différents quartiers de la capitale et bien dans d´autres localités
Pour cette première édition, quelles sont vos ambitions à court et à long terme ? Souhaitez-vous faire du Festival Annuel du Conte de Yaoundé un rendez-vous culturel majeur au Cameroun, voire une plateforme de valorisation du conte africain à l’échelle internationale ?
Pour cette première édition, notre priorité a été d’abord de poser des fondations solides, proposer une programmation cohérente, réunir les artistes et le public, créer une identité propre au festival et montrer que le conte peut occuper une place réelle dans l’offre culturelle nationale.
Nous préférons construire cette ambition progressivement plutôt que d’annoncer dès la première édition que nous voulons devenir un grand festival international. La crédibilité d’un rendez-vous culturel se construit par la régularité, la qualité de la programmation, la capacité à fidéliser le public, le travail avec les artistes et les partenariats développés dans la durée.
À moyen terme, nous souhaitons renforcer la présence d’artistes venus de différentes régions du Cameroun, développer des actions en direction des enfants et des jeunes comme nous avons commencé avec les orphelins de l'orphelinat Sainte RHITA d'Etam-Bafia, favoriser la formation et la transmission entre générations et créer davantage de rencontres entre conteurs et autres disciplines artistiques.
À long terme, oui, notre ambition naturelle est que le Festival Annuel du Conte de Yaoundé devienne un rendez-vous identifié dans le calendrier culturel camerounais et une plateforme de circulation du conte africain. Cela pourrait passer par l’accueil de conteurs d’autres pays, des collaborations avec des festivals et institutions culturelles africaines et internationales, des résidences de création et des échanges professionnels. Mais, l’internationalisation n’a de sens que si elle repose d’abord sur un ancrage local solide.
Permettez-moi de revenir sur une de vos question, notamment celle sur l´importance d’organiser ce festival à Yaoundé et de réunir plusieurs artistes autour du conte, de la danse, de la musique et de la parole. Voici pour vos lecteurs le chant de raliement dont je suis l´auteur-compositeur :
FACOY 2026,
chant de raliement Yaoundé raconte / Vive le FACOY
Auteur-compositeur : Francis BEIDI
Tonalité Em BPM 130
Refrain
La parole marche,
La parole éclaire.
De bouche en oreille,
Elle parcourt la terre.
Yaoundé nous rassemble,
Le conte est parmi nous.
Que les voix se lèvent,
Que mille langues parlent en nous !
Couplet 1
Avant les livres,
Le tambour parlait.
Sous l'arbre à palabres,
La sagesse s'installait.
Les anciens semaient
Des paroles de vérité,
Des rives de la Sanaga
Aux collines de Bafoussam.
Pré-Refrain
Des pics de Roumsiky
Aux forêts de la Lobé,
Raconte !
Que la mémoire respire !
Raconte !
Que l'avenir s'inspire !
Refrain
La parole marche,
La parole éclaire.
De bouche en bouche,
Elle parcourt la terre.
Yaoundé nous rassemble,
Le conte est parmi nous.
Que les voix se lèvent,
Mille langues parlent en nous !
Couplet 2
Le griot garde le souffle,
Le conteur garde le feu.
Ewondo, bassa, Moundang, medumba,
Foulani,
Chaque langue porte ses aïeux.
Du Mfoundi à la forêt,
De l'océan jusqu'aux savanes,
Mille voix, une seule terre,
Font dialoguer nos royaumes.
Pré-Refrain
Une voix !
Mille voix !
Un peuple qui se souvient !
Une voix !
Mille voix !
Et l'avenir nous appartient !
Pont
Qui connaît son histoire
Ne marche jamais seul.
Qui reçoit la sagesse
Fait grandir son peuple.
La parole n'est pas un bruit,
Elle est un don, une responsabilité.
Elle soigne ce qui est blessé,
Elle rassemble la cité.
Refrain
La parole marche,
La parole éclaire.
De bouche en bouche,
Elle parcourt la terre.
Yaoundé nous rassemble,
Le conte est parmi nous.
Que les voix se lèvent,
Mille langues parlent en nous !
Final
Ô Yaoundé,
Cité des paroles vivantes,
Que chaque langue chante,
Que chaque peuple raconte.
Le conte n'est pas d'hier,
Le conte est aujourd'hui.
Tant que nos voix se répondent,
L'Afrique ne s'oublie pas !
Le conte nous rassemble !
La parole nous unit !
Yaoundé raconte !
L'Afrique se souvient !
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